deux mesures pour la censure

Mon idée c’est que a l’instar de notre surprise face a l’audience de Tunis 7 les décideurs du ministère de l’intérieur seraient surpris de l’impact réel des informations jugées offensives. Et dans tous les cas je serais plus rassuré s’ils basaient leurs décisions de censure sur des données solides.

Au début du troisième millénaire, je travaillais sur le projet MAP. MAP était un service web d’audience des médias. Nos clients se connectaient dessus et pouvaient (entre autres) suivre l’évolution de l’impact de leurs campagnes publicitaires sur plusieurs médias.

Pour ce projet, notre partenaire était Institut El Amouri, un bureau d’études aussi ancien que l’industrie Tunisienne. Ils fournissaient la logistique (le projet impliquait des équipes d’auditeurs sur le terrain dans 3 grandes villes de la Tunisie), l’expérience et l’expertise; et nous on fournissait la technologie. Le contact avec les experts de Institut El Amouri fut une expérience extraordinaire pour moi malgré l’arrêt du projet au bout de 3 ans de fonctionnement. Je reviendrais peut être une prochaine fois sur les raisons de cet échec.

L’une des plus grandes surprise le premier jour ou on a mis en marche le serveur MAP fut l’audience de Tunis 7 : 70% . Personne n’arrivait a le croire, même pas l’expert de Institut El Amouri. et pendant une semaine, nous avons tout vérifié, des enquêteurs sur le terrain jusqu’aux applications sur le serveur. rien a faire c’était bien 70%. Cet épisode m’a appris quelque chose d’essentiel : notre jugement est souvent biaisé par notre propre expérience des choses. Le fait est qu’aucune personne de l’équipe, ni de son entourage ne regardait Tunis 7 en dehors de ramadan et par réflexe on pensait que tout le monde était comme nous. Il ne nous serait jamais venu a l’idée que notre comportement était minoritaire et que 70% de la population tunisienne regardait la série mexicaine de l’époque et le (pseudo) journal télévisé.

Ayant promis d’aider la censure a mieux faire son travail, je me suis dit qu’avec une idée plus claire sur l’impact réel d’une information sur la population notre ministère de l’intérieur ferait mieux son travail. Ayant très peu d’informations, je vais créer un modèle de travail et espérer qu’il soit ressemblant. Mon modèle approximatif de ministère de l’intérieur est le suivant :

  • c’est une administration comme les autres
  • toutes les décisions de censure passent par leurs agents
  • les employés ne sont pas très motivés
  • étant donné l’importance stratégique du ministère, la sélection des cadres se fait plus sur des qualifications politiques que techniques. les cadres ne sont donc pas forcément des gestionnaires.
  • ils n’ont pas de règles de gestion écrites autres que ce qui est publié dans le JORT
  • le processus de censure n’est pas maîtrisé. personne ne sait qui prend la décision, sur quelle base et quelles sont les actions a entreprendre pour chaque type de média (je suppose néanmoins que pour certains médias comme la presse, le processus est bien rodé).
  • la question de la censure est taboo
  • la décision de censure est déclenchée par une information reçue par le même réseau d’information qui sert pour le contre-terrorisme ou la sécurité de l’état. c’est à dire principalement des informateurs sur le terrain.
  • il y a de la bonne volonté : certains employés veulent bien faire leur travail

Selon mon modèle le processus de censure de youtube s’est passé comme suit :

l’agent : comment ils ont fait?

l’indic : je te dis que je l’ai vu de mes propres yeux il mettent le film dans l’internet!

l’agent : dans la télévision de l’ordinateur?

l’indic : oui. avec la souris.

l’agent écrit son rapport comme il peut et l’envoie a son patron. le patron lis la première page du rapport et voit qu’il s’agit d’internet, il l’envoie a l’agent en charge de l’internet. ce dernier scanne des yeux les dernières pages du rapport a la recherche d’adresses de site web. puis passe un coup de téléphone :

l’agent : tu connais youtoube? coupe le.

Ici le problème c’est que la question du contenu est secondaire, la question de l’audience est impensable, la question de la décision est occultée. qui a réellement pris la décision? à mon avis c’est l’indic. c’est lui qui a décidé que youtoube était dangereux.

Mon idée c’est que a l’instar de notre surprise face a l’audience de Tunis 7 les décideurs du ministère de l’intérieur seraient surpris de l’impact réel des informations jugées offensives. Et dans tous les cas je serais plus rassuré s’ils basaient leurs décisions de censure sur des données solides.
Parmi les choses que j’ai apprises au cours du projet MAP c’est que dans l’arsenal du marketteur tunisien il y a essentiellement deux indicateurs :

Adaptés pour internet, ces indicateurs seraient à mon avis calculés de la manière suivante :

  • GRP : nombre de visites de la page en question (il n’y a pas de campagne définie dans le temps sur internet)
  • DAR : nombre de personnes se souvenant d’avoir visité la page en question

Par conséquent pour mesurer le GRP, il suffit de regarder la page en question, souvent l’information sur le nombre de visiteurs est directement visible sur la page (c’est le cas de youtube par exemple) sinon des outils comme alexa peuvent aider. pour le DAR c’est un peu plus compliqué. j’imagine mal mon ministère commander une étude internationale pour savoir le DAR de la grève de Tunisie Telecom. Pour simplifier, on va utiliser un trait caractéristique des internautes : ils n’ont pas de mémoire, ils notent tout. s’il trouvent une page intéressante, elle a de fortes chance de se retrouver sur son blog, del.icio.us, twitter ou autres. Dans tous les cas google trends sera la pour capturer l’information.

j’ai appris que nous avons un nouveau syndicat de journalistes et que le site de l’International Federation of Journalists est désormais accessible depuis la tunisie. pour moi ce sont des signes de bonne augure pour 2008.

5 comments so far

  1. hamadi on

    🙂
    Un bon article.
    Cette problématique est liée à tout ce qui concernait la régulation à tous les niveaux de la vie.
    C’est pas uniquement une question de censure, après entre la théorie et la pratique il y a toujours un dysfonctionnement.

  2. Néo on

    J’espère qu’on censurera pas l’accés à ton site à cause de cet article quand meme🙂 La censure c’est un comportement gamin indigne d’un pays qui se dit porteur de 3000 ans d’histoire…Vous nous faites rougir de honte devant le monde vous les censeurs…

  3. lotfi hidouri on

    article très interressant
    moi je crois qu’il y a un service de « cyberpolice »
    le modele du processus de la censure se passe de haut en bas (de l’agent à l’indic, c’est très organisé.
    le déploquage du site du « fij » est une générositée réciproque, reconnaitre le (second) syndicat et…
    lotfi hidouri
    journaliste

  4. […] pire c’est l’arbitraire. Je pense que je vais aider nos décideurs à mieux décider et nos censeurs à mieux censurer. Suivez […]

  5. […] 2003 nous sommes passés par un bref épisode de service web d’audience des médias. Malgré la brièveté (relative) et l’échec (certain) de ce projet, cela m’a […]


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