le président Hu Jintao est il derrière un firewall?

lettre, oblique plus que ouverte, au président chinois

les voies de l’esprit humain sont impénétrables. dernièrement un concours de circonstances a fait naviguer mon esprit dans une direction insoupçonnée. les circonstances sont les suivantes :

je n’ai jamais été contre la censure par principe. d’ailleurs j’ai très peu de principes. en tout, je dois en avoir un seul, mais je ne me rappelle plus lequel. plus généralement, je ne suis pas un croyant et j’ai très peu de foi. je suis plutôt un cartésien (et en ce sens je ne suis pas moderne) et j’ai beaucoup plus de raison que de foi.

j’ai toujours considéré la censure comme un moyen valable de maîtrise de l’information. et j’ai toujours considéré qu’au delà d’une certaine taille, un système d’information nécessitait forcément de la maîtrise. il n’y a pas de gouvernance sans maîtrise de l’information. on ne rigole pas avec l’information. la maîtrise de l’information autrement que par la censure demande beaucoup de moyens et il faut pouvoir se le permettre.

quand le virus a frappé au bureau, ce n’était pas très grave, mais cela trahissait une faille de sécurité qu’il fallait adresser d’urgence. j’ai donc réuni Anis et Bechir pour discuter des solutions pendant le déjeuner. Anis était pour une politique de censure très restrictive au niveau du proxy. il disait : « on va faire comme dans toutes les sociétés. on va pas réinventer la roue. ». et il avait raison. généralement dans les sociétés de développement en Tunisie la politique de sécurité est simple : pas d’accès a internet. chez nous la politique était jusque là : accès libre au web.

Le débat a aussi été l’occasion d’évoquer la consultation de youtube pendant les heures de boulots et les autres dérives liées au « trop de démocratie » selon les mots de Anis. Bechir était plus mesuré, mais il n’aimait pas non plus qu’on consulte youtube pendant le boulot. Quand à moi, j’ai sorti la carte google channel (chaîne éducative de google avec des conférences, présentation, etc… sur les technologies de l’internet) pour expliquer que le problème n’est ni dans le contenant, ni dans le contenu mais dans ce qu’on en fait. mais ils le savaient déjà, ce n’était pas la première fois que nous avions cette discussion. des fois je me sens comme un vieux radoteur. et je viens à peine de faire 30 ans.

ma position était la suivante : la censure a un faible coût a court terme et un coût exorbitant à long terme. c’est la solution de facilité, en somme. c’est facile de couper youtube, mais cela nous privera d’une source d’information capitale. actuellement youtube est une base de données de vidéos d’adolescent qui se mettent des objets contondants dans tous les orifices, mais potentiellement youtube est une bibliothèque de conférences filmées des plus grands experts du monde entier. vous me direz : « quand youtube sera une mine d’information, nous n’aurons qu’a lever la censure ». oui mais voila, comment est ce qu’on saura, puisque youtube sera censuré?

c’est en cela que la censure est une calamité. avant de censurer une source d’information, on a toujours assez d’éléments de décision pour décider de censurer. après avoir censuré la source on n’a plus d’éléments de décision pour décider de lever la censure. c’est une propriété inhérente a la censure. cela vient probablement du fait que la principale source d’information, sur une source d’information, c’est la source elle même. et pour peser le pour et le contre d’une source, on a besoin d’information.

L’équation est claire : quand on censure on ne sait plus ce qu’on perd. On pourrait être à l’age de pierre alors que les gens sont déjà sur la lune, qu’on ne le saurait pas.

Tout le monde connaît maintenant le « Great Firewall of China » (traduit par « la grande muraille pare feu de chine », le jeu de mots est moins direct). Dans les années 90 la chine s’est dotée d’un firewall national aux proportions du pays. Depuis quelques temps les chinois ont commencé a détourner le traffic allant a google et yahoo vers baidu : un équivalent national. Sachant que les chinois considèrent qu’ils sont en guerre (plus précisément leurs vision de la guerre implique que la guerre froide, voir la 2eme guerre mondiale, n’est jamais finie. le livre de Qiao Liang et Wang Xiangsui est ici) on voit là une démonstration de maîtrise de l’information dans une application précise : la guerre. D’un autre coté je me souviens qu’à l’époque, c’est Nortel Networks (canadien) qui à remporté l’appel d’offre pour le « Great Firewall of China ». Les occidentaux n’auraient ils pas décidé de miner la croissance de la Chine en l’aidant a construire son firewall? (selon la même logique de guerre). Après tout nortel, cisco, ibm, avaya et les autres sont des nids d’espions. c’est connu. (le second degré est dans le lien)

Si j’étais un décideur chinois j’aurais du mal à décider : « est ce que telle source d’information est plus utile ou plus nuisible? ». Surtout si je suis derrière un firewall. Cela m’étonnerait beaucoup que les décideurs chinois (ministres, conseillers, etc…) avaient un backdoor pour contourner le firewall. a mon avis, ils sont comme tout le monde : derrière le rideau de censure. Et M. le président Hu Jintao alors? A mon avis lui aussi. Mais comme je suis cartésien, je vais le vérifier. Je vais appliquer une vieille technique de pirates qui s’appelle le « firewalking ». ça consiste a scruter un firewall en fabricant une information et l’envoyer contre lui de manière à vérifier si elle est bloquée ou pas. J’en discuterais plus en profondeur dans mes prochains articles. je peux d’ores et déjà vous dire que cet article contient assez de mot-clés pour servir d’appât…

Au final c’est Anis qui a gagné. Nous avons décidé de couper youtube au niveau du proxy. Vous remarquerez au passage que cette décision n’a rien à voir avec le virus initial; rien d’anormal ici : d’après mon expérience, les processus qui mènent à une prise de décision sont tous aussi irrationnels… Censurer youtube n’est pas contre notre politique d’entreprise. En effet, il nous est déjà arrivé de censurer des sites auparavant au motif qu’il y a beaucoup trop d’activité sur le site pour que l’activité puisse être considérée comme faisant partie du travail. les statistique du proxy sont publiques dans notre réseau local, tout le monde peu savoir qui visite quel site est combien. Et donc censurer un site consiste a couper le site et envoyer un mail a tout le monde expliquant pourquoi, éventuellement avec un lien vers les statistiques adéquates. Ça ne pose donc pas de problème de GRH majeur. Mais nous n’avons pas eu à le faire. Un jour, le matin, youtube n’était plus accessible depuis toute la Tunisie.

Le pire c’est l’arbitraire. Je pense que je vais aider nos décideurs à mieux décider et nos censeurs à mieux censurer. Suivez moi…

2 comments so far

  1. m0ntassar on
  2. […] promis d’aider la censure a mieux faire son travail, je me suis dit qu’avec une idée plus claire sur l’impact réel d’une […]


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